Bastille, Place de la Concorde et Conciergerie : trois noms que tout manuel d’histoire mentionne lorsqu’il s’agit de la Révolution française. Le problème, c’est que si vous vous rendez à Paris aujourd’hui en espérant voir la Bastille encore debout ou une place ayant l’air d’un théâtre d’exécution, vous serez déçu. La géographie de la Révolution a survécu — les faits se sont déroulés exactement à ces endroits — mais le paysage a presque entièrement changé.
Voici un itinéraire à travers les trois points où la Révolution a réellement eu lieu, et ce que l’on peut encore y reconnaître aujourd’hui.
Tout cela n’est pas sorti de nulle part. Depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, la France accumulait une énorme dette, héritée de guerres coûteuses comme la Guerre de Sept Ans et le soutien français à l’indépendance des États-Unis. Le poids de cette facture retombait sur le Tiers État — paysans, commerçants, travailleurs urbains — tandis que la noblesse et le clergé restaient exemptés de la plupart des impôts.
Essayant de combler le déficit des comptes, Louis XVI convoqua les États généraux en 1789, une assemblée qui ne s’était pas réunie depuis 1614. Avant la réunion, chacun des trois ordres (clergé, noblesse et Tiers État) rédigea les fameux « cahiers de doléances », listant les abus qu’ils souhaitaient voir corrigés. Le Tiers État, qui comptait 580 des 1 153 députés, exigea un vote par tête plutôt qu’un vote par ordre, ce qui aurait débloqué toute réforme réelle. Le refus de la couronne d’accepter cela fut l’étincelle qui, en quelques semaines, mena directement à la Bastille.
La Bastille commença à être construite en 1370, sous le règne du roi Charles V, comme forteresse défensive à l’entrée est de Paris. Avec le temps, elle perdit sa fonction militaire et devint une prison d’État — la destination réservée à ceux qui dérangeaient la couronne, souvent sans jugement formel.
Lorsqu’une foule prit la Bastille le 14 juillet 1789, date qui est aujourd’hui la fête nationale française, la forteresse ne gardait que sept prisonniers. Le petit nombre ne diminua en rien le poids symbolique du geste : prendre la Bastille, c’était s’emparer du symbole le plus visible du pouvoir absolu du roi sur ses sujets.
Le Comité de Paris ne perdit pas de temps : il engagea l’entrepreneur Pierre-François Palloy, qui démolit entièrement la forteresse en environ cinq mois. Les plus grosses pierres furent réutilisées dans la construction du Pont de la Concorde, sur la Seine. Les plus petites furent sculptées en miniatures de la Bastille elle-même et vendues comme souvenirs à la haute société de l’époque — un destin presque ironique pour les briques d’une prison.

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Un peu plus d’un mois après la chute de la Bastille, le 26 août 1789, l’Assemblée nationale adopta la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen — le document qui formalisa des principes comme la liberté, la propriété et l’égalité devant la loi, et qui sert encore aujourd’hui de base à une partie de la Constitution française. La distance entre le geste symbolique de prendre une prison et la rédaction d’un texte juridique d’un tel poids, en moins de six semaines, donne une idée de la vitesse à laquelle tout s’est transformé cette année-là.
La place qui s’appelle aujourd’hui Place de la Concorde est née sous un autre nom et avec un autre but : Place Louis XV, conçue par l’architecte Ange-Jacques Gabriel pour honorer le roi. En 1792, avec la monarchie déjà renversée, la place fut rebaptisée Place de la Révolution — et c’est là que la guillotine commença à fonctionner.
Louis XVI fut exécuté à cet endroit le 21 janvier 1793. Marie-Antoinette suivit le même chemin quelques mois plus tard, le 16 octobre de la même année 1793. Au total, on estime que plus de 1 200 personnes furent exécutées ici entre 1793 et 1795, y compris des nobles, des religieux et, à mesure que la Terreur avançait, des révolutionnaires tombés en disgrâce parmi leurs propres collègues.
Après la Révolution, le nom changea à nouveau — pour Place de la Concorde, dans une tentative symbolique de réconciliation nationale. L’obélisque égyptien qui domine aujourd’hui le centre de la place n’arriva que des décennies plus tard, en 1836, comme cadeau du gouvernement égyptien : il n’a pas de lien direct avec la Révolution, mais il est souvent confondu avec un repère de cette période car il se trouve en plein milieu du lieu des exécutions.

Pendant que la guillotine fonctionnait sur la Place de la Révolution, ceux qui attendaient leur tour étaient emprisonnés à la Conciergerie, sur l’Île de la Cité. En mars 1793, le Tribunal révolutionnaire y fut installé, et le bâtiment gagna le surnom sinistre d’« antichambre de la guillotine ».
Au cours des dix mois les plus intenses de la Terreur, la Conciergerie reçut environ 2 700 prisonniers — à certains moments, entre 600 et 1 200 personnes partageaient l’espace en même temps, attendant leur jugement et, dans la grande majorité des cas, une condamnation à mort. Marie-Antoinette passa ses dernières semaines dans une cellule de la Conciergerie avant d’être conduite à la guillotine.
Le processus au sein du Tribunal révolutionnaire, installé justement à la Conciergerie, devint de plus en plus sommaire. La Loi des suspects, du 17 septembre 1793, autorisait l’arrestation de toute personne considérée comme « ennemie de la Révolution » — une catégorie volontairement vague. En juin 1794, la Loi du 22 prairial alla plus loin : elle limita les procès à trois jours, interdit la présence d’un avocat de la défense et de témoins, et ne laissa que deux sentences possibles : l’acquittement ou la mort. Il n’est pas difficile de comprendre, avec des règles comme celles-ci, pourquoi la file d’attente pour la guillotine ne cessait de s’allonger.
La période entre 1793 et 1794, connue sous le nom de la Terreur, fut menée par le Comité de Salut Public, avec Robespierre comme figure la plus identifiée. On estime qu’en France, entre 16 000 et 40 000 personnes furent tuées durant cette période — des chiffres qui varient considérablement selon les historiens, mais qui donnent la mesure d’une phase où le simple soupçon suffisait comme sentence.
Le climat de suspicion généralisée devint, littéralement, dangereux même pour ceux qui avaient contribué à construire le système. Des membres de la Convention elle-même commencèrent à s’accuser mutuellement, dans une spirale connue sous le nom de « la Révolution dévorant ses propres enfants » — une image brutale, mais qui décrit bien la logique de la période : personne n’était pleinement en sécurité, pas même parmi les jacobins les plus radicaux.
Robespierre lui-même n’échappa pas à la logique qu’il avait contribué à créer : il tomba le 9 thermidor du calendrier révolutionnaire (27 juillet 1794) et fut guillotiné peu après, par le même type d’exécution publique qu’il avait sponsorisé contre tant d’autres. Sa chute marqua la fin de la Terreur et ouvrit la voie au Directoire, qui prit le pouvoir en 1795.
Une grande partie de ce qui semble « typiquement français » aujourd’hui est née justement de cette période tumultueuse. Le système métrique — mètre, litre, kilogramme — fut officiellement adopté par la Convention nationale le 7 avril 1795, après des années de travail d’une commission de scientifiques qui comprenait Lavoisier et Laplace, créé précisément pour mettre fin au désordre des poids et mesures différents que chaque région de France utilisait jusqu’alors.
Le drapeau tricolore, l’hymne « La Marseillaise » (composé en 1792, mais qui ne deviendrait l’hymne officiel que bien plus tard, en 1879) et la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » — aujourd’hui affichée jusque sur les bâtiments publics français — viennent aussi directement de cette période. Et le 14 juillet, bien sûr, est le souvenir annuel de la Prise de la Bastille, célébré par un défilé militaire sur les Champs-Élysées encore aujourd’hui.

Un conseil pratique : les trois arrêts sont relativement proches et peuvent être faits le même jour, en métro ou à pied, avec la Conciergerie comme point final — c’est la seule des trois qui possède encore une structure physique d’origine à visiter à l’intérieur. Si votre voyage tombe près du 14 juillet, il vaut la peine de réserver une matinée pour le défilé militaire sur les Champs-Élysées, la célébration la plus visible de la fête nationale dans toute la France.
Se promener aujourd’hui sur ces trois points — la Place de la Bastille, la Place de la Concorde et la Conciergerie — c’est parcourir un itinéraire que la ville a reconstruit plusieurs fois sur elle-même. Rien de ce que l’on y voit debout n’est exactement ce qui existait en 1789 ou 1793, mais le sol est le même, et cela pèse d’une manière qu’aucune reconstruction ne pourrait effacer.